La solitude est un enfer jouissif
Liberté vertigineuse

Ne rien savoir d’avance
Ou juste une béance vagabonde qui tranche la nuit

A chaque fois recommencer
A chaque fois repartir de rien
Oublier
Inutiliser la mémoire

Douter glisser plonger
Puis lutter s’acharner
Abandonner parfois
Capituler et revenir
A l’ignorance du premier trait
Et tout reconquérir

Etre la première vague frappant le premier rivage
Ainsi la millième incessante courtisane

Immanence paradoxale
Le vide précède toujours le déséquilibre
La nuit annonce toujours le cri

La création est adultère
L’adulte erre
Tant que l’enfant se terre
Virginal élémentaire

La toile est tisserande
Qui défait ses mailles jusqu’à la nudité immobile
Apparaît alors la croûte du silence
Lorsque la lumière horizontale
Devient prisonnière
Et qu’ainsi se referme la terre

Qu’est-ce que le vertige sinon la conscience?




Emprunter des chemins de traverses,
Revenir sur ses traces, se perdre sans menaces,
Consentir le voyage, échappée libre au-delà des miroirs.

Coeur et couleurs de vie, nuances des humeurs, tonalités des rêves,
Lumières captées, rencontres impromptues, murmures,
Chuchotements de l’âme.

Convier les présences disparues, les fidélités discrètes, les terres inconnues,
Les paysages d’aimance et de silences,
Les errances volontaires.

Dans les émergences accidentelles, la lueur qui précède le rendez-vous,
Les évidences.

Envie de donner envie : rien d’autre qui ne soit important.
Seul un passeur m’habite, un passant et, un jour, un passé.
Si simple. Si décomposé.
Sur le sable toute trace est vaine,
Les illusionnistes le savent, tout comme les fous.
Les sages feignent de l’ignorer, le regard en berne.

Par la fêlure s’allume l’oeil…




Peindre, puisque dire n’est pas
Peindre, tant que dire est malaisé
Peindre, besoin solitaire et vital.
Peindre sur la blancheur inerte de ces toiles
Offertes sans préjugés à la couleur
Des encres.
A la profondeur des ancres.
Ces toiles qui ne connaissent rien de mon passé,
Qui ignorent tout de mon futur, même la plus immédiate
De mes pensées.
Même jusqu’au prochain trait, le prochain geste, la plus voisine des ponctuations
Toiles analphabètes et incultes.
Support dans sa plus simple expression,
A qui je ne demande rien d’autre qu’être support
Et qui ne sait même pas qu’il est support.
Toute la grandeur de l’ignorance est là.

Peindre pour que la mémoire vive
Peindre pour que la vérité soit libre
Pour que la liberté soit vraie
Peindre parce que consentement
Libre choix de vie
Carrefour des horizons multiples
Et laisser le temps se peindre
La vie est une topographie où se croisent les chemins
Et parfois se rejoignent.
Le pèlerin s’invente à chaque pas un voyage intérieur.
Il est le créateur de ses propres paysages
Et le chant des oiseaux crée
L’acteur
Le passeur.




Si lumineux que la nuit s’esquive et baisse les armes
Si clair que la lune est tout étonnée
Si puissant qu’il précède les vents
Si rare que les ports se rejoignent
A fleur de regard
A fleur d’écume

Un phare immense
Tellement qu’on le voit de partout
Même que la terre est ronde
Elle en soulève ses horizons

Un phare sans faille
Qui persiste et signe de son éclair
Le rythme des voyageurs du temps

Un phare qui éteint la nuit
Qui dépend les étoiles
Qui défrise les ombres crépusculaires

Phare offertoire de ses longs bras de lumière
Boussole ultime de ceux qui se perdent dans la vie
Attirance espérance aimance

Phare à pirater l’inaccessible
A saborder les croyances
Et même le rire jaune des dieux
Qui fuient ridicules

Phare à portée de main
Comme un fruit mûr au fond de l’hiver
Abreuve un cœur devenu sec
Un phare comme un astre dernier de sa race
Un phare debout
Contre le désert
Pour que le désert et l’oubli n’existent pas

Un pharamour
Qui ne nous déserte pas…


(à D.)



© Pierre-Bernard Despland 2015

site: yannick rochat
photo: claudio artieda