Pierre-Bernard Despland est né dans une saison crépusculaire, à ce moment du flamboiement de l’automne où se prépare le bivouac de l’hiver. En novembre la lumière se fait précieuse et son effleurement oblique transcende le paysage et invite au retrait.

Pierre-Bernard_portraitA ce tempérament d’artiste, la peinture s’impose tardivement, après qu’il s’est longuement essayé à d’autres facettes créatives. Le langage pictural s’élabore au fil des expériences de vie et il fait sien le mot de Zao Wou-ki « Ce qui est abstrait pour vous est réel pour moi ». Avant la peinture, il y a eu l’écriture et son élan dans l’espace. De l’aisance à tracer des lettres d’un trait d’encre de chine, PBD est naturellement passé à la toile et au pinceau, fasciné par les récits de Fabienne Verdier. La peinture devient aussi, dans l’agitation du monde, un appel à l’aventure intérieure, un espace de protection et de silence en contrepoint du rythme trépidant qu’impose une vie de chef d’entreprise.

On trouve un apaisement au crissement du pinceau sur son support de toile et un approfondissement du souffle de vie à laisser surgir l’image rêvée dans cet espace temps un peu hypnotique et solitaire qui précède toute création artistique. Contraint par le travail à la communication rapide et à l’intensité des réseaux, l’homo economicus trouve dans le geste de peindre un équilibre nécessaire. Si l’homme jeune a choisi les chiffres qu’il manie en chef d’orchestre, l’homme mûr, lorsqu’il se retire dans son atelier, se tourne vers sa nature profonde. En relation étroite avec un inconscient générationnel, il exprime son lien aux ancêtres et à la terre par le biais d’abstractions qui narrent des paysages. Comme Zao Wou-ki, PBD déclare que peindre, c’est raconter le frémissement de la feuille ou le chant du vent sur les rochers.

Sur un essai qui déplaît, un coup de pinceau rageur produit un effet de tourbière. Une autre toile nous dévoile des étagements de vallées jaillies du hasard. Ailleurs ce sont des mers, des lacs, des ciels, des brumes, des rocs. La terre tourne sur elle-même, au rythme de la valse.

Créateur, PBD l’est aussi dans le registre paternel qu’il pratique sur un mode très différent de celui des mâles pourvoyeurs de générations précédentes. Ses trois enfants lui sont aussi nécessaires que l’air qu’il respire, leur bien-être et leur développement lui importent plus que tout.

Musique, écriture, amours, paternité, toutes les composantes de la vie de PBD se dansent souvent sur le mode de l’excès. Comme De Staël, il aime à se mettre en danger. Impatient, toujours en alerte, il trouve dans ses essais une fontaine pour sa soif ; de son art, il se plaît à dire qu’il réfute toute classification, qu’il est sans grammaire, qu’il émerge des profondeurs « pour tutoyer la foudre, converser avec les anges ». Conjuguer le verbe oser.

Quand on est né sous le double signe du Scorpion, la vie passe par la mort. On descend dans l’abîme pour y puiser la force de Gaia. Tout le travail de l’évolution personnelle se passe en profondeur. Je détruis pour transcender déclare Pluton maître du thème. Régi par le dieu des enfers, un destin peut-il être léger ? Une vie secrète se développe en réaction à une sensibilité écorchée. L’artiste en recherche encore l’astre inaccessible. Voudrait regarder Dieu en face, toucher du doigt la perfection. Apaisé, il entre en méditation et apprivoise la solitude. Croit se libérer du joug de l’Autre et pourtant s’exalte à le rencontrer, s’engouffre dans sa recherche mais souvent s’y interroge, doute.

Détruire pour transcender. PBD fait dans le devenir l’apprentissage du silence et du vide. Le voilà qui s’arme de toiles et de pinceaux, mélange ses couleurs, ses pigments. Il entre en peinture comme en religion. Il s’essaie au couteau, tâtonne avec les encres ou les plâtres, découvre les matières, les laisse évoluer vers des fissures et craquelures intempestives. Joue avec les flous et les empâtements. Devant le voile à peine soulevé d’un monde nouveau, un enfant s’émerveille. Rêve de rejoindre en s’y perdant, l’autre côté du miroir, aller voir derrière ce qu’il y a derrière. L’acte de peindre devient outil à échapper au carcan, son pire ennemi.

Sa nouvelle passion l’envahit, le possède parfois, mais comment arrêter la fertile lave d’un volcan qui déferle : l’important n’est-il pas de se sentir en mouvement, le cœur à fleur d’étoile ?


Lucienne Roethlisberger, juin 2010

© Pierre-Bernard Despland 2015

site: yannick rochat
photo: claudio artieda